Une sortie médiatique plus qu’un plan réaliste
Dans une entrevue accordée à La Presse le 24 septembre 2025, le grand patron de Groupe Dynamite, du Royalmount et du DIX30, Andrew Lutfy, n’a pas mâché ses mots. Il s’est dit « écœuré » de la manière dont Québec gère certains dossiers, en particulier l’immigration, allant jusqu’à menacer de déménager son siège social aux États-Unis. L’article de la journaliste Isabelle Dubé met en lumière ses frustrations, notamment sur les permis de travail temporaires qui fragilisent l’embauche de cadres et de designers étrangers essentiels à la croissance de l’entreprise.
Un message choc, mais qu’il faut décoder.
Un coup de gueule calculé
À première vue, la sortie d’Andrew Lutfy traduit une exaspération sincère. Les contraintes en matière d’immigration et de main-d’œuvre sont réelles, et son entreprise, qui réalise 85 % de ses ventes aux États-Unis, dépend largement de talents étrangers.
Mais il serait naïf de croire que le Groupe Dynamite prépare déjà ses valises. Délocaliser un siège social est un processus lourd, coûteux et symboliquement chargé. Pour une entreprise profondément enracinée au Québec, ce n’est pas une décision qui se prend sur un coup de tête. Ce discours s’apparente davantage à une arme de pression politique et médiatique qu’à un plan concret à court terme.
Le mirage américain
Miser sur les États-Unis comme solution miracle soulève aussi des questions. Certes, le pays offre un bassin de talents plus large et parfois une fiscalité plus attrayante. Mais en septembre 2025, l’économie américaine n’est pas aussi favorable qu’elle en a l’air.
- La croissance du PIB américain, révisée à 3,8 % au deuxième trimestre, devrait ralentir fortement dès 2025-2026. Deloitte prévoit 1,4 % en 2025, EY table sur 1,7 %.
- L’inflation persiste, maintenant les taux d’intérêt à des niveaux élevés.
- Les conditions de crédit se resserrent, compliquant le financement des entreprises.
- Les tensions commerciales et les tarifs pèsent sur les marges.
À court terme, il pourrait y avoir des gains fiscaux ou réglementaires. Mais à moyen et long terme, l’incertitude économique américaine réduit l’attrait réel d’un tel déménagement.
Une responsabilité partagée
La frustration de Lutfy rejoint celle d’autres organisations comme le Conseil du patronat et la Chambre de commerce du Canada, qui dénoncent l’absence de prévisibilité en immigration. Il met le doigt sur un problème réel : le Québec peine à concilier ses impératifs identitaires avec ses besoins économiques.
Toutefois, transformer ce malaise en menace de départ peut aussi fragiliser la confiance envers une entreprise publique, tout juste entrée en Bourse. Les investisseurs eux-mêmes pourraient s’inquiéter d’un projet de déménagement précipité.
En conclusion; La sortie d’Andrew Lutfy ressemble moins à un plan d’affaires qu’à un cri du cœur. Elle met en lumière les obstacles rencontrés par les entreprises québécoises, mais elle doit être relativisée. Les États-Unis ne constituent pas une panacée, et les défis structurels de leur économie rappellent que la stabilité québécoise a aussi ses avantages.
En définitive, ce coup de gueule vise autant à faire bouger Québec qu’à rassurer des actionnaires inquiets de voir la question de l’immigration fragiliser la croissance. Reste à voir si le gouvernement écoutera l’avertissement ou continuera de laisser traîner des dossiers qui risquent, tôt ou tard, d’entraîner de vraies pertes pour l’économie québécoise.
Ghislain Roy
Conseiller exécutif, Auteur et conférencier
Référence : Isabelle Dubé, « Groupe Dynamite envisage de déménager aux États-Unis », La Presse, 24 septembre 2025.
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